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Quand la croissance dilue la culture : ce que les fonds peuvent (vraiment) faire

Antoine Gigomas

Antoine Gigomas

Au moment d’investir, les signaux sont souvent parfaitement alignés : une équipe fondatrice solide, une vision claire, un produit validé, des premiers recrutements réussis.

Puis vient l’accélération.

Une startup lève une Series A ou une Series B. L’équipe passe de 30 à 130 collaborateurs en 18 mois. Les recrutements s’enchaînent, les managers arrivent, les fondateurs continuent de rappeler les valeurs historiques à chaque all-hands.

Pourtant, progressivement, quelque chose change.

Les décisions prennent plus de temps. Les méthodes de travail divergent. Les équipes historiques ne reconnaissent plus certains réflexes.

Jusqu’au moment où quelqu’un formule ce que beaucoup ressentaient déjà :

« Ce n’est plus la même boîte. »

Ce moment n’est pas forcément un échec. Il est même presque inévitable lorsqu’une organisation scale.

La vraie question n’est donc pas de savoir comment l’éviter.

Elle est de savoir comment les fondateurs — et les fonds qui les accompagnent — peuvent transformer cette transition en levier plutôt qu’en risque.

Car la culture n’est pas uniquement un sujet humain.

C’est un sujet d’exécution.


La dilution culturelle n’est pas un problème RH

Jusqu’à une certaine taille, la culture se transmet naturellement.

À 15, 50 ou parfois 100 personnes, elle vit par proximité : les fondateurs recrutent encore directement, les comportements attendus sont visibles, les décisions reflètent naturellement les valeurs de départ.

Mais lorsqu’une entreprise atteint 200, 300 ou 500 collaborateurs, la culture ne peut plus uniquement reposer sur l’implicite.

Elle doit être formalisée.

Beaucoup de fondateurs repoussent pourtant ce travail, non par négligence, mais parce que la croissance impose d’autres urgences : recruter vite, structurer les équipes, atteindre les objectifs annoncés au board.

Le problème, c’est que chaque recrutement devient alors une décision culturelle par défaut.

Chaque nouvelle personne apporte sa propre interprétation de ce que signifie « bien travailler ici ».

  • Comment prend-on une décision ?
  • Comment donne-t-on du feedback ?
  • Quelle autonomie attend-on d’un collaborateur ?
  • Comment arbitre-t-on entre vitesse et qualité ?


Quand ces réponses commencent à varier fortement d’une équipe à l’autre, l’ADN initial se dilue.

Et contrairement aux idées reçues, ce phénomène ne commence pas dans les rituels internes ou les communications d’entreprise.

Il commence dans le recrutement.

Chez Muzzo, nous accompagnons des startups et scale-ups dans leurs recrutements stratégiques et le constat est récurrent : les échecs de recrutement sont rarement uniquement liés à un manque de compétences.

Sur le papier, le profil correspondait.

Mais la manière de travailler, de décider ou de manager n’était pas alignée avec le contexte réel de l’entreprise.

Selon le HR Monitor 2025 de McKinsey, environ 18 % des nouvelles embauches en Europe quittent leur entreprise pendant leur période d’essai, souvent pour des raisons d’adéquation culturelle.

Mais pour une scale-up, le coût commence bien avant le départ :

  • temps perdu par les équipes ;
  • ralentissement opérationnel ;
  • perte de confiance dans le recrutement ;
  • désalignement managérial.


Une erreur de recrutement ne crée pas seulement un problème RH.

Elle crée un problème d’exécution.


Le risque culturel : l’angle mort de la due diligence

Les fonds savent analyser une entreprise avant d’investir.

Ils regardent le marché, les KPIs, le produit, le cap table, le burn rate et la capacité commerciale.

Mais une question reste encore trop souvent secondaire :

L’organisation est-elle capable d’absorber la croissance qu’on finance ?

C’est pourtant une condition essentielle du passage à l’échelle.

Selon l’AWS Startup Report 2025, 86 % des dirigeants considèrent que l’ADN culturel joue un rôle central dans la croissance d’une entreprise.

Une culture insuffisamment structurée suit souvent une trajectoire prévisible :

recrutements rapides → perte d’alignement → turnover → ralentissement → difficulté d’exécution.

Le sujet n’est donc pas :

« Est-ce que l’entreprise a une bonne culture ? »

Toutes les entreprises pensent en avoir une.

La vraie question pour un investisseur est :

« Comment cette culture se transmet-elle quand les fondateurs ne recrutent plus directement ? »

La réponse donne souvent un aperçu très précis des risques des 18 prochains mois.


Ce que les fonds peuvent concrètement faire

Le rôle d’un Operating Partner n’est pas de définir la culture à la place des fondateurs.

Son rôle est d’aider l’entreprise à identifier ce qui doit rester stable pendant que tout le reste change.

Trois moments sont particulièrement décisifs.

1. Clarifier les valeurs non négociables avant une phase de recrutement accéléré

Après une levée, l’objectif est souvent simple : recruter vite.

Mais recruter vite sans cadre clair revient à déléguer la définition de la culture aux prochaines dizaines de recrutements.

Avant une vague d’embauches, un OP peut aider les fondateurs à répondre à deux questions :

  • Qu’est-ce qui doit absolument rester vrai dans 18 mois ?
  • Et qu’est-ce qui peut évoluer ?


Autonomie. Transparence. Exigence. Collaboration.

Ces valeurs doivent être suffisamment précises pour orienter une décision de recrutement, sans devenir des critères qui produisent des profils identiques.

2. Distinguer culture fit et culture add

Le culture fit est souvent mal compris.

L’objectif n’est pas de recruter des personnes qui ressemblent aux fondateurs.

C’est même l’un des risques majeurs en scaling.

Le “clone hiring” crée des organisations homogènes : mêmes expériences, mêmes réflexes, mêmes angles morts.

Une entreprise qui grandit a besoin de diversité dans les approches.

La bonne question n’est donc pas :

« Est-ce que cette personne nous ressemble ? »

Mais : « Est-ce qu’elle partage nos principes tout en apportant quelque chose que nous n’avons pas encore ? »

C’est toute la différence entre culture fit et culture add.

3. Considérer les premiers C-level post-levée comme des décisions culturelles

Les recrutements exécutifs après une levée sont souvent évalués sous un angle principalement technique.

  • A-t-il déjà scalé une équipe commerciale ?
  • A-t-elle déjà structuré une organisation internationale ?
  • Connaît-il notre marché ?


Ces questions sont nécessaires.

Mais elles ne suffisent pas.

Un VP Sales issu d’un grand groupe très structuré qui rejoint une scale-up construite autour d’une forte autonomie n’apporte pas seulement une méthode commerciale.

Il importe :

  • un modèle managérial ;
  • une manière de décider ;
  • une définition de la performance.


Et ces standards vont ensuite être répliqués dans toute son équipe. Un recrutement C-level ne remplit pas seulement un poste. Il influence la prochaine version de l’entreprise.


Mesurer ce qu’on ne voit pas encore

Le risque culturel est difficile à détecter car il apparaît rarement immédiatement.

Dans une scale-up en forte croissance, le turnover peut même rester invisible : l’entreprise continue de grossir pendant qu’elle perd certains profils clés.

Un OP peut pourtant suivre un indicateur simple :

Quel est le taux de départ dans les six premiers mois suivant un recrutement ?

Puis :

Ces départs concernent-ils certains types de profils ?

Chez Muzzo, nous constatons que les départs précoces sont rarement uniquement liés à la compétence.

Ils viennent souvent d’une promesse différente de la réalité :

  • niveau d’autonomie ;
  • rythme ;
  • processus ;
  • style de management ;
  • mode de décision.



Des variables culturelles qui auraient dû être identifiées avant l’embauche.


Points clés à retenir

  • La dilution culturelle se joue recrutement après recrutement.

  • La culture est un facteur d’exécution post-investissement, pas uniquement un sujet RH.

  • Les Operating Partners peuvent intervenir avant que les signaux faibles deviennent visibles.

  • Les premiers C-level post-levée influencent profondément la trajectoire culturelle.

  • Le turnover à six mois est l’un des meilleurs indicateurs d’un problème d’alignement.

  • Le bon objectif n’est pas de recruter des profils similaires, mais des profils alignés capables d’enrichir l’organisation.

Conclusion

Les meilleurs fonds ne cherchent pas seulement à aider leurs participations à recruter plus vite. Ils les aident à recruter mieux au moment où chaque décision compte davantage.

Car une culture se dilue beaucoup plus rapidement qu’elle ne se reconstruit.

Le travail commence dès la levée :

  • dans les briefs de recrutement ;
  • dans le choix des premiers leaders ;
  • dans les critères utilisés pour évaluer chaque candidat.


Chaque recrutement ne construit pas uniquement une équipe. Il construit l’entreprise qui devra exécuter le prochain chapitre de croissance.


FAQ

Le fit culturel peut-il vraiment s’évaluer objectivement ?

Oui, si les critères sont définis avant le recrutement.

Il ne s’agit pas de demander à un candidat quelles sont ses valeurs, mais d’observer ses comportements : prise de décision, gestion du conflit, rapport à l’autonomie, manière de collaborer.

Comment un OP peut-il parler de culture en board sans sortir de son rôle ?

En parlant de performance.

Turnover à six mois, départs post-levée, vitesse d’intégration, qualité des recrutements : ces données traduisent directement la capacité d’exécution.

Culture fit ou culture add : lequel privilégier ?

Les deux sont complémentaires.

Les valeurs fondamentales doivent rester alignées. Les expériences, méthodes et points de vue doivent évoluer. 

Une organisation qui scale doit protéger son ADN sans empêcher sa transformation.

Quand le risque de dilution culturelle est-il maximal ?

Dans les 12 à 18 mois suivant une Series A ou B.

C’est souvent le moment où le recrutement accélère alors que les critères culturels n’ont pas encore été clairement transmis au-delà des fondateurs.

Antoine Gigomas

Antoine Gigomas

Antoine est le fondateur de Muzzo, la plateforme n°1 pour la chasse de têtes en France.

Avant Muzzo, il dirigeait les équipes de recrutement pour le Groupe Theodo. Son challenge de l’époque : recruter plus de 150 profils tech, commerciaux et C-level par an !

Cette expérience le pousse ensuite à créer Muzzo avec un objectif clair : réduire drastiquement les délais pour trouver et recruter le profil idéal.

Issu d'une formation littéraire et diplômé de l’ESCP Business School, Antoine s’est donné une mission : aider les entreprises à évoluer plus rapidement en accélérant leurs recrutements stratégiques.

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